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5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 21:23
Dans ma cabane une platine # 43

Serge Gainsbourg est mort il y a 25 ans. Comme les deux tiers de cette playlist. Cabane moribonde ? Non pas du tout.

Eventuellement hommage à une stylistique, une production après laquelle beaucoup courent encore. Et que d’autres ont su réactiver, malaxer, sublimer. Pas de nostalgie réac ici, mais plutôt une fascination pour la modernité et l’efficacité poétique de ces vingt et un titres. Pas de prétention, mais pas de facilités : une vision de la musique populaire portée à son plus haut niveau.

Il suffit de poster sur les réseaux sociaux l’un de ces titres, certains, succès immenses, d’autres, plus confidentiels, pour voir fleurir les partages, les commentaires. Il suffit de lancer sur la platine en soirée l’un de ces morceaux pour voir les yeux, les lèvres et les corps s’animer. Mais pas comme on s’anime sur un Daft Punk ou un Pharell Williams. Plutôt avec une impérieuse joie, douce et rentrée, qui chuchote à demi-mots des paroles mille fois entendues. Et dodelinant de la tête, on nettoie l’espace d’un instant notre berceau sonore, quelquefois malmené.

Ca fait du bien parfois.

Dans ma cabane une platine # 43
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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 19:21
(c) photo Jacqueline Ledoux

(c) photo Jacqueline Ledoux

La musique adoucit les mœurs, c’est entendu. Mais elle ne fait pas tout le temps des miracles. Quitte à ne pas toujours remédier à nos maux, au moins peut-elle recouvrir d’un mouchoir nos peines, d’une couverture nos frissons, pour nous faire remettre à plus tard le plus urgent (important ?). C’est avec cette envie de « parenthèse », que j’opine du chef à l’invitation de l’Espace du Roudour à Saint Martin-des-champs, qui offre une double dose de folk nordique au menu du dimanche 31 janvier. En cuisine, le programmateur, en partenariat avec l’association quimuse, nous a préparé un breuvage adhoc. Ni houblon, ni vin chaud, quelque chose de plus dépaysant. Un soft, évidemment : pas de liqueur ou de boisson forte, nous sommes conviés à l’heure du thé. J’aurais du m’en douter, la grisaille tenace et l’envie de se changer les idées nous préparait à un moment … Julmust (vous vous le ferez expliquer).

 

En mise en bouche, un choix d’esthète : la suédoise Jenny Lysander pique notre curiosité. L’oreille jetée sur son album Northern Folk, sorti il y a six mois, produit par le fin limier à la voix de velours Piers Faccini (vu dans cette même salle du Roudour il y a un an avec Vincent Ségal, un régal), nous promet monts et merveilles. Son répertoire recèle d’histoires confiées au creux de l’oreille. Des contes qui font grandir, dans des paysages imaginés ou dépeints, peuplés d’animaux légendaires ou bien vivants, qui portent haut ce sens de la métaphore et de la morale. « Black Bird » et « We Were Both Lions » en sont deux exemples probants. La jeune auteure-compositrice les offre avec la diction impeccable d’une institutrice. Une ombre plane cependant sur ses cordes vocales, aujourd’hui. La jeune femme, qui ne mange déjà pas physiquement la scène, semble gênée par une toux qui se rappelle à elle entre chaque chanson et changement d’accordement de sa six-cordes.

 

Trop exigeante envers elle-même sans doute pour s’aventurer au-delà, la douce et timide Jenny n’osera pas sortir de la zone de confort, ce halo de lumière que dessine le projecteur sur le sol. Dommage. Son chant doté de subtiles oscillations et son infinie justesse lors de refrains et ponts chargés d’émotion à fleur de peau, démontre un réel talent d’orfèvre folk dont l’évolution devrait conquérir un public demandeur de qualité. Sur les pas de la grande Joni, souhaitons-lui.

Puis, c’est au tour de Peter Von Poehl d’investir sans transition (ni changement de plateau, ni rideau) la scène, aux côtés de son violoncelliste Zach Miskin. Le plus simplement du monde et avec des introductions un brin bavardes mais dans un français des plus châtiés, le blondinet à la voix féline déroule les chansons des albums May Day, Big Issues Printed Small et Going to Where the Tea Trees Are. Réinterprétées au plus près de l’os, mais avec texture, elles donnent à voir, nues, ces mélodies qui nous sont chères. On débute par « Near The End Of The World », poursuit par « The Lottery », « To The Golden Rose » jusqu’à l'attendue « The Story Of The impossible ». Le violoncelle en contrepoint se permet quelques échappées heureuses et vivifiantes, qui évitent au set de trop ronronner. Le chanteur l’avoue : il n’aime pas les dimanches, alors le passer avec nous est pour lui la meilleure façon d'éviter le spleen. Sincère, le Peter n’est pas un arnacoeur. Nous voilà tous réconfortés.

(c) photo Jacqueline Ledoux

(c) photo Jacqueline Ledoux

D’habitude, je suis prompte à l’exaltation. Mais voilà que ces deux concerts provoquent, non pas une sensation nouvelle, mais un phénomène nouvellement exprimé sur Euphonies lors d’un report de concert : l’engourdissement volontaire ou, plus vulgairement, le glissement dans la flemmardise. La proposition fut douce et belle, d’une délicatesse rare. Le public en est sorti adouci, un sourire aux lèvres. Cependant, un sentiment d’inachevé m’a poursuivie.

 

Les échanges qui ont suivi le concert furent bons, réconfortants mais au moment de jeter mes impressions sur le clavier, je grommèle. Ni totalement mélancolique, ni suffisamment habité pour m’emporter loin du crachin, ce plateau folk me ramène à une sensation enfouie. A Jenny Lysander, dont Euphonies suivra l’évolution avec soin tant sa voix résonne de promesses, il manquait ce jour-là une lumière qui transporte. Au second, à l’inverse, c’est cette auréole de mystère, de brouillard, l’écran volatile sur lequel projeter nos histoires, nos mots et nos maux, qui faisait défaut.

 

Rester sur cette impression soleil couchant, focaliser mon attention sur l’ingrédient qui manque à la recette, en un mot la frustration, est impossible ! Dans mes pénates, j’ai fermé les yeux et fouillé dans ma mémoire. Et elle est revenue, la collusion tant attendue. Si l’on devait trouver l’oxymore, réunir Peter Von Poehl, sa fraicheur, sa beauté angélique, et l’aura brumeuse de sa cadette Jenny Lysander, on trouverait Anna Ternhein. Une compatriote, que j’avais eu la chance de croiser à l’occasion de la sortie de l’album Separation Road en 2007. La voix d’or et ces accords qui terrassent les ressentiments. Anna ! Restée injustement trop méconnue. C’est bien pour cela que je peux (dois) en parler sur Euphonies. Et ainsi finir cet article en tendant la perche à ceux qui voudraient en savoir plus. Visitez son site ou réécoutez quelques extraits de cet album. En réalité, les elfes suédois ont bien eu raison de moi.

 

Anne. 

MERCI à toute l'équipe du Roudour (Mikael, Valérie et Eric, je n'oublie pas), pour cette programmation et cet accueil inégalables.
MERCI à JACK, de si bien capter ce qu'il faut.
Un coucou à Sha
nti von Cute !

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8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 23:12
Photo : Jacqueline Ledoux

Photo : Jacqueline Ledoux

Après l'avoir quitté un dimanche de juin d’Art Rock comme on laisse à regret un paysage spectaculaire, sonné par tant de force et de grâce, on n’avait qu’une hâte : « rouvrir » et retrouver Dominique A.

C’est au Carré Magique en ce samedi 6 février que nous croisons à nouveau l’artiste qui continue de défendre sur scène son dernier album, Eleor. La veille à Fonteney-sous-Bois, le lendemain à Melun, Dominique A ne ménage pas son énergie lors de cette tournée qui passe par l’Espagne et la Belgique, avec en moyenne trois dates par semaine et plus de deux heures par set. A ce rythme, on admire déjà la performance et la santé scénique de cet ogre à la voix de velours, enquillant les kilomètres, les lieux, les accords. Et on l’excuserait presque de le voir gagné par la lassitude.

C’est plutôt la fatigue qui semble poindre dans la première demi-heure. Les premiers morceaux s’enchainent, dans une distribution différente des précédents concerts où nous étions présents (La Carène, La Passerelle…), signe d’une envie de ne pas se formater, mais cela ronronne un peu, la voix sonorisée sèchement et l’impression d’un minimum syndical, où les morceaux sont joués un peu scolairement, nuisent à l’ensemble. La magie n’opère pas alors, et le ballet des changements de guitare avec vu sur backstage n’aide pas à se mettre dans l’ambiance. Dans cette première demi-heure, on ne retrouve pas ce boxeur monté sur ballerines qui nous avait envouté dès les premières notes à Art Rock. On ne voit qu’une mécanique, bien huilée, mais fruste.

Photo : Jacqueline Ledoux

Photo : Jacqueline Ledoux

Et puis en un ou deux morceaux, la magie opère enfin. Les paramètres se réajustent dans le même sens : celle d’une communion entre son, intention et réception. Dominique A, jusqu’ici peu disert, alors qu’on connait ses talents de pince sans rire, se fait plus volubile. Le public, déjà poli, se déride davantage. Les applaudissements se font de plus en plus généreux. Comme s’il avait fallu un tour de chauffe. Le son devient plus rond mais aussi plus percutant, et enfin Dominique A livre ce qu’il sait donner à merveille : de l’émotion, de la rage, de la poésie. Un « rendez-nous la lumière » fédérateur,  un « Pour la peau » magistral, un « Immortels » et un « Hasta que el cuerpo aguante » bruts de décoffrage, combinés à « Marina Tsétaéva » ou « Eleor » tout en retenue, le panache est de retour.

Photo : Jacqueline Ledoux

Photo : Jacqueline Ledoux


On hésite encore à se lever. Mais « Le courage des oiseaux », aura raison de nous. Cette ritournelle enregistrée sur un quatre pistes est devenue dans les mystères de l’arrangeur un tube incandescent, un moment de transe qui pourrait nous tenir excités debout pendant des heures. Deux sont déjà passés. Et c’est entre autres avec « L’Horizon » que Dominique A reviendra saluer son public, n’oubliant pas de dire un mot pour sa première partie, OoTISkulf, ni de remercier cette salle comble qui l’applaudit à tout rompre. Standing ovation pas volée.

Saluons à notre tour la délicatesse et l’intelligence d’un artiste capable de se mettre à nu et en danger à chaque concert,
et tant pis pour les moments de fringale, quand derrière il y a tant de générosité et d’envie d’en découdre.

Saluons également la programmation du Carré Magique cette année, qui après Hugh Coltman et Dominique A, proposera VKNG et Bertrand Belin aux mélomanes. Il est encore temps de réserver vos places !

Merci à Philippe et Mariane pour leur accueil.

 

Et merci à Jacqueline à nouveau pour son regard !

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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 12:30
Dans ma cabane une platine # 42

Il faut bien le reconnaître, la mort de David Bowie, associée à ce climat morose, nous a un peu coupé l’herbe sous le pied en ce début janvier. Dans ces cas-là rien ne sert de forcer, plutôt en profiter pour réécouter ce que 2015 a fourni de meilleur, en attendant que ça passe.

 

Nous avons été frappés par le torrent de réactions sur internet, les réseaux sociaux, toutes générations confondues, à l’annonce du décès du Thin White Duke. Tout le monde avait SON Bowie, et des souvenirs qui lui étaient associés, du grand fan à l’amateur ponctuel. Mais plus généralement, ce qui nous a marqué, c’est ce sentiment d’incrédulité face à ce mois de janvier particulièrement meurtrier artistiquement. Comme si l’on découvrait que les icones, les stars, sont aussi… mortelles. 

 

A moins que ce ne soit autre chose. On oublie peut-être que la pop a moins de 80 ans d’existence. Qu’Elvis est né un 8 janvier 1935 et que les Beatles ont émergé dans les années 60. Ces Beatles qui ont tant influencé quelqu’un comme Lemmy Kilmister, leader de Motorhead, mort en décembre dernier à l’âge de 69 ans. Comme Delpech. Comme Bowie. Qu’est-ce à dire ? Eh bien que nous entrons dans la fin d’une ère, où il faut nous préparer à voir disparaître nos idoles.

 

Nous en avons l’habitude depuis longtemps me direz-vous. Par excès, par accident, les années 80, 90 et début 2000 sont entachées de morts absurdes, tragiques. John Lennon, Marvin Gaye, Bon Scott, Serge Gainsbourg, Jeff Buckley… Récemment, c’est Alain Bashung, Lou Reed, ou Michael Jackson qui passaient l’arme à gauche. Et puis ce fameux club des 27 (Morrison, Joplin, Hendrix, Cobain ou Winehouse) qui font que dans l’inconscient collectif, le rock, la pop, (et ça marche aussi pour le jazz ou le rap) sont associés à une légende délétère, où l’on meurt trop tôt, mais où l’on vend davantage, comme canonisé par l’industrie du disque. Ironie qui fait que le premier album n°1 de Bowie aux Etats-Unis est posthume.

 

Cependant, on meurt aussi de vieillesse. Et c’est le paramètre qui va dans les années à venir alourdir la comptabilité macabre de nos repères disparus. Parce que les héros sanctifiés du rock et de la pop ont l’âge de leurs abus mais aussi de leurs artères. Donc s’  « il ne faut pas souhaiter la mort des gens » il faut se préparer à voir mourir Bob Dylan, Neil Young, Mick Jagger, Santana, Tom Waits, Iggy Pop, Stevie Wonder, Paul Mc Cartney, Nick Cave, Patti Smith, mais aussi Eddy Mitchell, Johnny Hallyday, Hughes Aufray ou Alain Souchon.  Pas de cynisme ici, et je leur souhaite de nombreuses années à vivre. Ils sont simplement autant de figures indépendantes ou populaires d’un mythe qui nous fait oublier que le rock, la pop, la variété atteignent les premières dates de péremption.

 

L’autre question, c’est de savoir qui prendra la relève. De savoir quelle industrie musicale, quel schéma économique permettra d’assurer d’autres artistes pérennes, construisant une œuvre, devenant des repères que l’on suit, des rendez-vous qu’on attend, loin de la starification actuelle des prescripteurs qui inventent de nouveaux Beatles chaque semaine. Histoire de vendre un bout de papier ou un fichier mp3. Le bilan n’est pas si noir si on creuse un peu. Encore faut-il se donner la peine de distinguer le bon grain de l’ivraie face à cette corne d’abondance qui confond quantité et qualité. Et c’est modestement la mission que s’impose Euphonies en ce début janvier 2016.

 

Bonne écoute !

Dans ma cabane une platine # 42
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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 19:49
Gloomy Monday

La nouvelle est tombée ce matin. Comme une mauvaise blague. David Bowie est mort. Après les disparitions successives d’autres icônes ces derniers jours, (Lemmy Kilmister, Paul Bley, Pierre Boulez) c’est au tour du Thin White Duke de tirer sa révérence. Déjà qu’on est lundi, qu’il fait nuit et froid et qu’il pleut à torrent, il faut en plus se faire à l’idée que celui qu’on croyait immortel s’en est allé.

 

Immortel, Bowie l’est devenu progressivement, en construisant une œuvre passionnante, protéiforme, visionnaire. De David robert Jones, l’artiste s’est transformé tour à tour en Major Tom, Aladdin Sane en passant par Ziggy Stardust, bousculant les lignes et les codes, jamais là où on l’attend, incarnant et déconstruisant ses avatars pour en devenir non pas la somme mais la synthèse. David Bowie, « l’homme aux mille visages » formule devenue déjà poncif dans la déferlante d’articles et d’hommages rendus aujourd’hui. Et pourtant, on y reconnaît la singularité d’un Janus dans lequel tout le monde pouvait se retrouver.

Parce qu’immortel, Bowie l’est aussi devenu en conciliant les contraires, en donnant à chacun la possibilité de s’accaparer une part de son œuvre. Que ce soit Space Oddity, la trilogie berlinoise ou Modern Love, ses collaborations avec Brian Eno, Nile Rodgers ou Queen, ses escapades electro, soul/funk ou dernièrement jazz,  l’artiste ne se repose jamais sur ses lauriers. Et la plupart du temps avec brio, capable justement de décloisonner les catégories musicales, d’émuler mainstream et élite, de créer des vases communicants profitables à tous. Comme à ce petit garçon de six ans qui entend pour la première fois Let’s Dance sur un pick-up bon marché et qui comprend que désormais c’est la musique qu’il veut entendre. Comme à cette adolescente en quête de sens, qui se prend en pleine tête tous les rêves et les soifs d’absolu qu’un hymne comme Heroes déclenche soudain chez elle. Pour une autre fille.

Immortel, Bowie l’est devenu aujourd’hui. Hasard, pensée magique ? On aimerait croire que la conjonction de son anniversaire, de Blackstar , son 25ème dernier album et de sa mort, est la marque en ce début janvier d’une preuve ultime du génie de l’artiste. D’avoir fait de sa disparition un énième pied de nez à la logique moribonde d’une industrie musicale sans imagination. Un titre comme Lazarus, deuxième single de l’album, accompagné de son clip, est en effet troublant de prémonition. Comme si Bowie avait jusqu’au bout voulu faire de sa vie son art, et livrer lui même son oraison funèbre. Sorte de synthèse, à nouveau, entre pulsion de vie et avant garde de la mort. On laissera les exégètes débattre sur ce point. Et on se permettra juste d’ajouter, en reprenant les mots de Gainsbourg, qu’aujourd’hui le starman fait partie des «mauvaises nouvelles des étoiles » de ce lundi 11 janvier. Sans douter une seule seconde que sa constellation deviendra immortelle.

 

 

 

 

 

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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 13:33
TOP 50 SINGLES 2015

Voici avec un peu de retard une sélection de cinquante morceaux qui ont fait notre année 2015. Bien sûr la liste n'est pas exhaustive, c'est plutôt une compilation d'humeur, idéale quand on ne veut pas se lever toutes les cinq minutes pour changer de disque.

 

Euphonies a fêté ses quatre ans d'existence il y a six jours. Nous tenons à remercier ceux qui nous ont fait confiance depuis le début, qui nous ont encouragé, suivi. Les amis, les artistes, les chargés de com', les diffuseurs, les photographes, les responsables de salle ou de festival, les techniciens, les disquaires, les journalistes, les blogueurs, et bien sûr tous nos lecteurs, de plus en plus nombreux.

 

Cette année 2016 nous promet à nouveau de belles rencontres. A la Carène, au Roudour, au Carré Magique, à Saint Brieuc, Rennes ou Saint Malo, en Bretagne ou ailleurs, nous continuerons d'épanouir cette idée fondatrice et chevillée au corps que sans vie, la musique serait une erreur. N'en déplaise au philosophe allemand.

 

Nous vous souhaitons une belle année 2016.

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28 décembre 2015 1 28 /12 /décembre /2015 22:23
Top 20 2015

Disons-le franchement, 2015 fut une année de merde. En janvier et novembre, on s’attaquait entre autres à l’humour, à la musique. Et au delà, à tous ceux qui défendent ces deux raisons d’exister, de communier, de vivre ensemble. A Euphonies, on ne goutait pas toujours l’esprit Charlie, on connaissait mal Eagles of Death Metal, mais on boit des verres en terrasse et on se souvient avec émotion de concerts au Bataclan. A chaque fois, on s’est sentis touchés. Déboussolés, abasourdis. Exsangues. La liste d’adjectifs ne pourra faire comprendre ces sentiments indicibles.

Début et fin d'année. Deux balises endeuillées entre lesquelles il a fallu continuer malgré tout de faire de grandes et petites choses. Malgré la morosité ambiante, la montée d’un populisme aussi crasse que la bêtise qui tue. De petites choses comme écrire des chroniques de disques, aller aux concerts, dans les festivals, rencontrer des artistes. Pour parfois découvrir de grandes et belles choses. Et ne pas plier.

Inutile de dire qu’il n’a pas toujours été simple de se concentrer sur la légèreté nécessaire d’un disque ou d’un concert. Et au moment de rédiger à quatre mains ce top 20, difficile de ne pas avoir cette impression de pisser dans un violon, passez-nous l’expression, certes musicale. Difficile de ne pas trépigner de rage sur place quand à Brest, on surprend un Imam dévoyé à convaincre des enfants que la musique c’est le mal. Et pourquoi pas interdire à nouveau les païennes intervalles diminuées ? Nous, en ce début d’année, on a confirmé, s’il le fallait, que la musique fait du bien. Et en cette fin d’année, on a retrouvé le sourire à l’unisson, bouclant une boucle passant de François and the Atlas Mountains, à Dominique A en revenant aux Innocents, d'autres balises réconfortantes. Euphonies a vécu une riche année musicale, faite de rencontres et (re)découvertes passionnantes : Hugh Coltman, Jeanne Added, Mesparrow… Mais aussi les concerts des festival Art Rock, du Bout du Monde, de la Route du Rock

C’est grâce à tous ces moments qu’il nous semble indispensable de continuer à faire des tops, aussi vains soient-ils. De partager, conseiller, proposer, sans jamais prescrire ou ordonner. De résister, même modestement, contre le silence de sourds intégristes. De boire, vivre et baiser, et puis débattre passionnément. Comme ici : ce top 20 2015 est le reflet de nos hésitations, de nos coups de cœur, de ces heures passées à se mettre d’accord sur un tiercé gagnant. Ce n’est pas grand chose, mais ça nous rend heureux. Malgré tout.

Merci de nous lire, continuez et écrivez, réagissez, échangez, partagez, on ne vous le dira jamais assez. Bonne année 2016 à tous !


Johann et Anne

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20. Simian GhostThe Veil

 

Remarqué en ce début d’année 2015, le nouvel album de Simian Ghost ne fera sans doute pas partie de beaucoup de tops de fin d’année. Peut-être trop classique, trop discret, voire pas assez a la mode… Il serait pourtant dommage de faire l’impasse sur The Veil, bel album lumineux, qui se paye le luxe de ne contenir aucun déchet. On oscille entre le bon et le très bon, à l’image de ces Echoes of songs ou Never Really Knew…

19. VKGN – Illumination

 

Jolie surprise que ce projet mené par l’hydre funky à deux têtes : Thomas de Pourquery et Maxime Delpierre.  Belle détente hédoniste de deux pointures jazz ou rock, qui trouvent dans Illumination une récréation (re-création ?) carénée pour un dance-floor sensuel et décomplexé. Avec le supplément d’âme qui fait que l’on se trémousse avec classe. Plutôt champagne que bière bon marché : VKGN entérine une ligne glamour et synthétique que ne renieraient pas Twin Shadow voire Peter Gabriel…

18. Youth LagoonSavage Hills Ballroom

 

Il y a trois ans, The Year of Hibernation avait marqué les esprits, subtil bijou fait de coton, aux titres bricolés par un rêveur qui semblait justement sortir d’une longue sieste fructueuse. L’album donnait envie de se pelotonner sous une couette XXL avec du thé au jasmin et des Speculos. Savage Hills Ballroom, conserve cette ambiance cocooning (Doll’s Estate) mais lorgne également vers des horizons et des structures plus aventuriers, sorte de Beirut Lo-fi, quand ce dernier radote un peu sur son dernier effort. Trevor Powers sort du lit, et l’expérience est réconfortante, passionnante, concluante.

17 - Vincent Courtois – West
 


West, au printemps, a été une bouffée d’air. Inspiré par la ria d’Etel, paysage breton que ce musicien incontournable de la scène jazz hexagonale connaît bien. Etel est célèbre pour sa « barre », un banc de sable sous-marin, siège de pas mal de naufrages. Invisible, elle symbolise la difficulté qu’il faut pourtant repérer pour s’affranchir d’un certain nombre de peurs. Vous avez dit métaphore ? Courtois est violoncelliste, jazz, pop, contemporain, il se fout des étiquettes. Il est, en outre, un compositeur passionné de 7ème art. Encore des histoires mais ici sans parole.

16 - Plaistow - Titan.
 


Trio jazz. Instruments classiques : piano (Johann Bourquenez), contrebasse (Vincent Ruiz) batterie (Cyril Bondi), mais une musique qui sort des sentiers et va battre la campagne suisse dont ils sont originaires sans autres armes qu’un minimalisme léché et un grand sens esthétique. Répétitive, leur musique recherche une transe sobre et décolle loin, haut, vers Saturne et ses satellites qui ont donné leur nom aux morceaux. Voila ce qui vous attend à l’écoute de Titan. C’est géant.

 

 

15 - The Avener – The Wanderings of the Avener

 

 

Tristan Casara, Dj niçois sort en 2014 un remix house du « Fade Out Lines » de Phoebe Killdeer, dont il rehausse la recette, fait ressortir le groove sans changer les ingrédients d’origine : instruments et voix. Mieux qu’un lifting, c’est une relecture aimante, intelligente. Certains crient à l’opportunisme, d’autres y voient un grand sens musical (la création se joue aussi au moment de la production – on pense au poids décisif d’un Quincy Jones sur la matière première fournie par un Michael Jackson au sommet). En tout cas, c’est le carton. The Wanderings of the Avener sort en début d’année précédé du « Hate Street Dialogue » de Sixto Rodrigez. Efficace comme un Zebra qui aurait découvert une discothèque indé : on s’y trémoussera encore lors du passage en 2016.

 

14 - Low One and sixes

 

 

A la réécoute de ce One and Sixes pour ce top 2015, nouvelle réussite de Low, groupe composé du duo et couple américain Alan Sparhawk et Mimi Parker,  on retrouve tout ce qui nous plait dans l’émulation de deux voix, deux sensibilités, fusionnés dans un même univers rock et heurté. On pense à K’s Choice, The Tansads, The New Pornographers pour l’harmonie et la production, mais avec une noirceur, une inquiétude nouvelle, construite sur un déclin à la fois personnel, universel, mais sublimé. Low est sombre quand il se fait lyrique, lumineux quand il distille sa peine. Jamais pesant, jamais illuminé. One and Sixes  confirme semper eadem que leur talent, voire génie, est de sublimer la glaise, dans une lenteur aussi mesurée que salutaire. 

13 - Chassol Big Sun

 

 

Le martiniquais Christophe Chassol n’en est pas à son coup d’essai : Indiamores et Ultrascores avaient déjà marqué les esprits en 2013. Pour Big Sun, il place la barre encore plus haut, faisant voler en éclat toutes les cloisons et tous les formats : l’album est une sorte de respiration, de retour à la terre de ses ancêtres. Bande son d’un documentaire voulu comme un hymne à la nature et à ses « bruits », Big Sun s’apprécie tout autant, différemment, sans visuel. Chassol règne en maître sur une matière sonore où s’épousent voix et piano, samples et vibration du réel, dans une aventure mélodique passionnante qui emprunte autant au jazz qu’aux racines créoles, à la pop, à l’électro. Pas le genre d’album qu’on écoute pour un ou deux tubes, mais plutôt pour les synesthésies convoquées, la photosynthèse d’une expérience musicale vraiment nouvelle.

12 - Raphaële Lannadère L…

 

 

En 2011, « L » nous avait subjugués avec le magistral Initial dont l’écoute répétée n’a pu altérer la qualité. Son successeur, surprend par l’orientation électro (« J’accélère ») mais ne déçoit pas, tant il est bon de retrouver cette langue soignée sans être pompeuse. 10 histoires faussement personnelles, vérités universelles. Elles portent en elles des légendes, déjà : « Gela », « Mon Etranger », « Sur mon île » (hommage à Lhasa). « Paradis » et ses cuivres nous poussent jusque la mer, jusqu’au bout des rêves. Et cette voix d’équilibriste, qui fait coexister enfance et sensualité ! Perchée sur une branche, elle ne se pose que rarement sur la note facile lui préférant la note bleue. Un délice.

11 - SuperpozeOpening

 

Electro française, French Touch 7.0, nouveau phénomène hexagonal au même titre que Flavien Berger ou Fakear ? Peu importe,  le caennais Gabriel Langeleux nous offre avec Opening un merveilleux voyage composé comme un film écrit en grand angle et nourri de plans-séquences, riche de parenthèses silencieuses et de passerelles stellaires. Le premier titre éponyme, Opening, est effectivement une invitation à une course d’orientation balisée par Overseas ou Home is where I Am. Superpoze, c’est l’art d’embarquer tout le monde dans la sphère onirique et intimiste d’une machinerie humaine, sans bas-côté, sans autre prétention que de rabibocher circuits électriques et poésie universelle.

 

10 - Bertrand BelinCap Walter

 

 

2015 signe ; le retour ; de ; Bertrand Belin.  Si cette chronique mimait la scansion si particulière du chanteur, elle serait marquée par des pauses aux moments opportuns, comme pour mieux faire émerger l’importance et la beauté des mots. Sur Cap Walter, on retrouve cette singulière écriture en points virgule, cette poésie de la coupe et de l’enjambement. Mais comme sur les précédents albums, toujours au service de la musique et du sens : Bertrand Belin est avant tout un artisan du verbe qui joue avec les sons, les répétitions, la métrique pour construire des récits protéiformes, souvent délicieusement mystérieux. Sans jamais tomber dans le formalisme vain. Les arrangements, les arpèges, secs et tendus, permettent de faire sortir de l’ascèse des moments d’éclaircie, comme sur Douves, ou Entre les ifs. Pour le bonheur des auditeurs esthètes, las de l’empressement des formats trop clinquants. Et. En cela. Cap ; Walter ; est. Grand.

09 - Dominique AEleor

 

 

A l’heure de clore ce top 20 de 2015, Dominique A a déjà gagné le pari de faire d’Eleor un classique. A l’écoute de Cap Farvel ou Par le Canada, nous reviennent les sensations de ce début de tournée à Brest, sous une chaleur inhabituelle. Nous revient aussi son concert magique à Art Rock, anywhere out of this world. Mais surtout, l’album confirme et s’inscrit, romantiquement, dans une œuvre de plus en plus passionnante, capable de grands écarts sans déchirure musicale. Grâce à ce soucis intact du mot juste, de cette manie de marier envolées épiques et répits lyriques. A moins que ce ne soit l’inverse. Exil, nouveaux espaces… Quand de tout nous serons lassés, dans ces derniers soirs ou petits matins de 2015, nous rejoindrons à coup sûr Dominique A « dans la brume en pièces détachées » d’Eleor. 

08 - Pain NoirPain noir

 

 

L’album s’ouvre sur un doux bidouillage électronique au milieu de chants d’oiseaux. A l’aube donne le la d’une œuvre subtile et gracieuse, où chaque chanson mélange arrangements pastels et ironie décalée (Requin baleine, Passer les chaînes). On pense à Beau Dommage ou à la fantaisie de certains titres d’Annegarn tant l’album partage ce même goût pour une écriture douce-amer, mesurée, aux thèmes bucoliques d’un automne éternel. Ecouter Pain Noir donne envie de marcher sur la pointe des pieds et de murmurer, pour ne pas rompre le fragile équilibre de l’ensemble. On connaissait le talent de François Régis Croisier déjà repéré sur son précédent projet St Augustine. Encore plus dépouillé et organique ici, l’auvergnat trousse de merveilleuses comptines riches de parcimonie, comme le résume ce titre programmatique : La retenue. Réjouissant et apaisant.

07-  Tame ImpalaCurrents

 

 

Aimer et chroniquer Tame Impala en 2015, c’est comme acheter et aimer porter des Stan Smith. Un mélange de consensus et de swag, de vintage et de modernité. On s’y sent bien, on sent que c’est un choix à la fois cool et positionné, mais on craint un peu de passer pour un gogo suiveur, sans personnalité, puisque tout le monde adhère. Et puis on se dit que l’on s’en moque, que s’il y a unanimité ce n’est pas pour rien. Mais on attend un peu, même si on se trouve ridicule d’être aussi influençable. On écoute autre chose, on marche à contre-courant, en Crocs ou en bottes Aigle. Et puis un jour, on se décide à assumer nos choix et l’on vérifie que l’idée de départ était la bonne : si tu es à l’aise dans tes pompes, tu aimeras Currents de Tame Impala.  Ceux qui ont usé jusqu’à la semelle le précédent Lonerism, trouveront ici chaussure à leur oreille tant l’album est un lacet bien ficelé de tubes euphorisants (The Less I Know the Better, The Moment), et de mélodies planantes qui vont bien (Past Life, Cause I’m a man). Tame Impala avec Currents invente le chausson hipster, et c’est le pied !

06 - Jeanne Added – Be Sensational

 

 

En juin, sortait Be Sensational. l’EP qui l’a précédé avait été usé jusqu’à l’os par nos tympans affamés. Jeanne a tourné partout campant sur scène une bassiste-chanteuse charismatique qui transfigure les titres épurés de l’album. Cela fait 10 ans que ce petit bout de femme se produit dans les sphères jazz, au violoncelle et au chant bien sur. Là est son atout. Added possède cette voix légèrement fêlée mais puissante, joue et jongle avec un contenu dramatique de chaque instant et un sens de la formule qui claque. Les titres « A War Is Coming » puis « Look At Them » nous ont enveloppés pour de bon dans sa nuit néo new-wave étudiée, additive, avec ce supplément d’âme ravissant.

05 - Feu Chatterton ! – Ici le jour (a tout enseveli)

 

Dans la famille rock lettré, les petits cousins ! Après Gainsbourg et Bashung, un quintet parisien ravive le poète anglais maudit au moyen de guitares électriques et des textes épiques de l’inévitable et charismatique chanteur (ses prestations valent bien un pléonasme) Arthur Teboul. On retrouve les ingrédients qui ont fait la force de « La Mort dans la pinède », « La Malinche », « Cote Concorde », ce cocktail rock seventies enlevé, couplé à l’électro intelligente et l’on se réjouit que l’album ait tenu toutes ses promesses. Le futur de la chanson française serait déjà là…

04 - Babx – Cristal automatique

 

 

Un album de Babx n’est jamais banal pour Euphonies, tant nous savons que le garçon, dès son premier album, est tombé dans la cour des grands et possède ce qu’il faut pour ne pas s’en échapper. Ici, il les magnifie, ces grands qui ont forgé son sens de l’allitération, de la scansion. Cristal Automatique sort sur son nouveau label, Bison Bison. Il interprète et met en musique les mots de Genet, Baudelaire, Césaire, Prévert, Barbara, Rimbaud et Tom Waits. Grandiloquence, ambiance cabaret décadente, cris ou murmures, tout y est. « La Marche à L’amour » un texte du canadien Gaston Miron, donne lieu à 10 minutes d’une déclamation lyrique éclatante. De ce poème en prose, Babx dit qu’il a profondément changé quelque chose en lui. Tout est dit.

03 - AlineLa vie électrique

 

 

Euphonies aime Aline. Et la direction que prend le groupe nous réjouit : avoir su conserver des accents lignes claires, mélangés à une production plus sophistiquée, épaulée par Stephen Street (Blur, The Smiths). La recette alliant pop, synthés, Dub, rock, ruptures de rythme,  fait mouche, et nous a accompagné tout au long de l’année. Ici pour les textes, toujours aussi ciselés par cette écriture faussement simple de Romain Guerret. Là pour les mélodies, souvent imparables et allant à l’essentiel : Avenue des armées, La vie électrique, l’étonnant Plus noir encore ou Les angles morts qui prend une drôle de résonnance cachée depuis les événements du 13 novembre. Aline semble avoir trouvé l’équilibre entre légèreté et densité, rétroviseur et téléobjectif. Et le résultat est imparable. On a déjà hâte d’entendre la suite.

02- Les Innocents – Mandarine

 

 

2015 a marqué le retour des Innocents après 15 ans d’une carence difficile à combler, tant leur répertoire a nourri nos années fondatrices. C’est entre-autre avec eux que nous avons grandi en mélomanes sensibles au verbe, aux accords imparables et aux mélodies infaillibles, faussement simples. Mandarine a tant satisfait l’attente qu’il trône sans rougir en 2ème place. Compositions travaillées comme des retrouvailles amicales et chaleureuses, deux guitares, deux voix et quelques effets, savoureuses mais jamais sirupeuses. Textes joueurs que l’on ne se lasse pas d’éplucher au fil des mois. Jean-Chri Urbain et JP Nataf sont des artisans, qui ont pris le temps de fabriquer leurs chansons selon les critères qui leur ont toujours fait passer l’épreuve des années. On l’affirme : le disque nous (ré)confortera encore longtemps. Et que la musique adoucisse les mœurs, c’est quand même essentiel. Last but not least ; les Innos sont aussi généreux qu’accessibles (et l'ont prouvé dans cette interview) et nous ont conquis sur scène avec humilité et humour. On les en remercie.

01 - Benjamin Clementine – At Least For Now



Cette élection d’At Least for Now comme n°1 de ce top a demandé de longues heures de réflexion, de débats, d’ajustements. Non pas que cet album ne mérite pas sa place : mais jamais en quatre ans d’euphonies il ne fut aussi difficile de trouver ce qui incarnait notre vision de l’année passée et de ce qu’on attend de la prochaine. At Least for Now depuis janvier 2015 s’est montré alors être la formidable alcôve de réconfort, bercée par la voix de Benjamin Clementine. D’abord, l’histoire de ce londonien qui revient de loin, repéré dans le métro parisien 2012, et qui se souviendra de ces années de galère pour en faire la matière de certains de ces textes. En cela, pas étonnant de trouver une référence à la déesse de la vengeance et du juste rééquilibrage des choses sur le puissant Nemesis. Les autres chansons prolongent, déclinent ou colorent différemment ce thème, celui d’une colère rentrée, infusée, sublimée, et qui offre à l’ensemble son lot de pépites nées de la frustration. Planent sur Winston Churchill’s Boy ou London l’ombre des grands écorchés, de Nina Simone à Nick Cave, qui parviennent à transcender l’épreuve par leur art, comme ici minimaliste, piano, voix, cordes. Pour toucher le nerf de la guerre. Ensuite notre histoire, plus universelle, qui fait que l’on aura toujours besoin de ces bohémiens poètes, de ces conteurs possédés, qui parviennent à incarner puis soulager la douleur, par identification. At Least for Now agit comme un parfait antalgique, un refuge, dès lors que l’on sent qu’il manque un clou, un onguent pour retrouver l’équilibre. Et c’est aussi en cela qu’en ces jours incertains il nous est indispensable. Certes ce n’est pas le seul, mais ce top 2015, et Benjamin Clementine, est finalement le précipité de ce qui nous a fait du bien cette année, entre deux condoléances. En attendant 2016. Comme le suggère le titre de l’album : du moins pour l’instant.

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 19:46
Copyright Richard Dumas

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Les Innocents font partie des groupes que l’on a chéris et qui se sont avérés si durs à remplacer, une fois leur place devenue vacante, que leur retour sur scène était particulièrement attendu. Il est question ici de confronter notre petite bibliothèque intime et musicale à la réalité d’une prestation en concert. En public. Et ce n’est pas une mince affaire.

 

Les chansons des Lennon et Macca français (la comparaison mainte fois énoncée, est désormais admise) ne sont pas banales. Elles possèdent de grandes qualités visibles dans le fond et dans la forme, dans la musique et la langue certes, mais aussi un drôle de rapport au temps : elles nous ont vus grandir, vieillir, puis elles se sont figées. Nous avons continué sans elles, un peu endeuillés, et, dans nos esprits, elles ont été cristallisées. Les retrouver réanimées par leurs créateurs tient à la fois du miracle et de l’affront. Oui ; mais non. Faudrait pas les abimer, les z’innos. Attention.

Heureusement, les retours presse et publics sont bons. Les défis à relever sont nombreux. Convaincre sur disque avec de nouvelles propositions « pop-folk », dans une industrie qui changé du tout au tout, à l’heure numérique où chaque mélomane bidouilleur peut se transformer en nouvel espoir de la french touch sans sortir de chez lui, était risqué. Les sceptiques, il fallait s’armer de patience et de savoir-faire pour leur donner un bel os à ronger, en toute intégrité, sans se mettre à poil. Et maintenant, la scène. JP Nataf et Jean-chri Urbain ne sont pas nés de la dernière pluie et l’interview accordée ici, quelques heures avant le concert, nous a mis l’eau à la bouche : une promesse de plus de vingt titres pour environ deux heures de set.

Dans nos regards rajeunis, un espoir secret : celui que la proposition tienne la route, après presque quinze années d’absence. Mais une crainte aussi : avec deux voix deux guitares, même s’il est riche, un répertoire réduit à la portion congrue, sans tambour ni trompette, peut lasser sur la longueur. Ce sont des innocents nus qui se présentent à nous.

C’était sans compter sur l’expérience et la complicité des deux compères. Dans une salle de L’Avel Vor pleine à craquer (mais malheureusement configurée en places assises, ce qui, vu du plateau, rend la tâche plus dure encore) JP et Jean-Chri débarquent enthousiastes et décontractés, chemises et jeans. Cul et chemise aussi. Les deux troubadours, simplement heureux de retrouver leur public et d’en découdre avec ce répertoire remanié à l’aune de douze cordes, vont bel et bien prouver que leurs morceaux supportent l’épure, voire sont sublimés par elle. 

 

La mission est plus simple quand on est auteurs de tant de standards ou de références du genre. Tout un pan de la chanson française est en roue libre depuis leur départ, comme orphelin. Mais les Innocents, jamais mercantiles, ne jouent pas (que) la carte de la nostalgie. D’ailleurs le set commence tonitruant par les Philarmonies martiennes, le premier single de Mandarine. Celui qui a lancé le disque en juin dernier et qui est immédiatement rentré dans nos oreilles pour rester sur nos lèvres.  

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« Retrouver le geste frère » pour dire que le groupe est toujours là en 2015, mais aussi pour rappeler que ce concert s’inscrit dans une reconstruction, un travail de dentelle fait de patience et de finesse, l’accouchement d’une reformation qui a pris intelligemment son temps. Ensuite, toutes les périodes seront honorées. « Un monde parfait », « Fous à lier », « Jodie », mais aussi « J’ai couru » tout le monde y trouve son compte, et l’on s’amuse de voir des adolescents se trémousser sur « Les jours adverses ».

 

La modestie du dispositif – pas de basse, pas de batterie – est compensée par une scénographie imagée (des photos, des pochettes d’albums) mais pas trop appuyée, par des jeux de lumière élégants, mais surtout par l’énergie du duo. Celui-ci se révèle souvent comique, se taquine tout au long du concert et joue avec un public de plus en plus réceptif aux boutades égrenées entre les morceaux. Mais cela ne ferait pas illusion si lors des titres attendus, il n’y avait cette osmose vocale que l’on a retrouvé intacte sur l’ensemble du set. Le grain de voix n’a pas bougé, l’alchimie a même muri. « Sherpa », dernier titre de Mandarine, prend par exemple une nouvelle consistance, sublimé par le jeu des deux musiciens avec le public qui s’improvise en chorale.

 

Au bout d’une heure et demie, les spectateurs jusque-là dociles se lèvent au son de « L’Autre Finistère », sans que jamais le duo n’appuie sur la patte identitaire. Implicitement, on l’a déjà compris, le contrat est rempli. Alors tombent les tubes radiophoniques qui ont marqué plusieurs générations. « Colore », « Un homme extraordinaire »… Et la magie opère. Le public unanime et enfin debout, accompagne de ses mains ces morceaux si souvent fredonnés sous la douche, en voiture, à la plage... Les Innocents ont réussi leur pari de défendre et de garder au goût du jour un patrimoine éprouvé depuis 1987. Remanié, stimulé par les frictions entre canons patinés et nouvelles rafales, ils peuvent être fiers de chansons si denses qu’elles peuvent contenir à la fois ce qu’on y a déjà vécu, mais aussi tout ce qu’elles ont encore à révéler. Ces « souvenirs devant nous ».

 

De témoignages variés et de sources sures, il s’est passé ce vendredi 11 décembre quelque chose comme le visionnage en famille, d’un film haut en couleurs qui n’a pas pâti du poids des années.
Un fil de l’autre et de l’eau qu’on a tiré à soi. Les images ont beau être fortes, elles coulent et nous ont fait repartir le cœur plus léger. Qu’elles soient, ou pas, passées par le canal lacrymal.

 

On empruntera, pour achever de s’en convaincre les mots d’une fan des Innos qui se reconnaitra. Elle était présente ce soir là : « dire aux deux jeannots de ne surtout jamais apprendre à se taire, Finistère ou pas ! ». Vu la qualité de cette relecture, on appuie sur pause et on leur passe le message.

 

On remercie encore JP Nataf et JC Urbain, Antoine le régisseur ainsi que Mélanie Tanneau et toute l'équipe de L'Avel Vor pour avoir rendu ce rendez-vous possible. Des bises spéciales à Hélène et Florence pour leur enthousiasme et leur présence ce soir-là. Pour terminer, une playlist Spotify (à quelques erreurs de mémoire près) histoire d'imaginer la richesse d'une soirée passée en compagnie des Innocents :

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15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 19:43

Que sont devenus les Innocents ? Au delà de l’accroche éditoriale et à l’approche de ce concert du 11 décembre, Euphonies se posait fébrilement la question. Groupe phare des années 90, en rotation intensive sur les radios généralistes, Les « Innos » représentent alors, dans un couloir un peu déserté, une pop dans toute sa variété exigeante, pétrie de culture anglo-saxonne mais orfèvre d’une poésie française en tapinois. « Jodie », « Un homme extraordinaire », « Colore », pendant une dizaine d’années la formation enchaîne les tubes, les tournées et les plateaux télé. Et on ne se rend pas forcément compte qu’ils incarnent alors une exception culturelle, capable de mettre d’accord les fans des Beatles ou de Michel Delpech, les lettrés contempteurs et les partisans du mi mineur. Les albums Fous à lier et Post Partum squattent légitimement pendant des semaines le haut du top 50. « L’Autre Finistère » ou « Un monde parfait » sont martelés et enfoncent à chaque diffusion le clou d’une chanson française ciselée, enfin décomplexée, susceptible d’utiliser à propos tout le potentiel d’une langue, de références, d’un dictionnaire libéré et jouissif. A l’image d’un Noir Désir émergeant et rageur, les années 90 sont aussi marquées par l’empreinte des Innocents, troubadours lyriques qui impriment durablement, dans un passage d’accord, deux ou trois lignes de textes devenues inconscient collectif.  
 

Les Innocents : Interview - 11 décembre 2015, Avel Vor

Aujourd’hui 2015. Presque 15 ans d’absence. Entre temps, J-P Nataf s’est barré dans une carrière solo, seul alone, mais d’inspiration bien accompagné. Jean-Chri Urbain compose pour d’autres et en particulier pour Jil Caplan. Les Innocents n’existent plus. « La liste a paru, nous n’y sommes plus » chantent-ils dans « Les Souvenirs devant nous ». Sauf que, depuis un an, la reformation agite la microsphère. Un tour de chauffe, la tournée Come back « InTime » en 2013, et puis l’annonce d’un album à venir. Effectivement, les Innos sont de retour. L’album paraît en juin dernier. Epuré : il se fait à deux. Mandarine relance l’innocence de deux partenaires devenus enfin complices.

11 décembre 2015. 16h, Plougastel-Daoulas, Finistère. Les Innocents rentrent du Mans. Ils nous accueillent à l’Avel Vor dans leur loge chaleureuse. J-P nous sert un café, Jean-Chri apparaît à la porte, un cigarillo aux lèvres. Si Euphonies n’en est pas à sa première interview, il y a dans les cinq premières minutes de cette intimité quelque chose de troublant. Se confronter aux figures de notre adolescence. Sentiment vite dissipé par la simplicité des deux hommes qui s’installent confortablement sur deux fauteuils, en face de nous, tasse de café à la main. L’interview, petit à petit se transforme en discussion, en échange, où chacun interfère et donne un point de vue enrichissant le propos et le sujet global. Celui des chansons et de leur fabrication. Nous avions quinze minutes ; l’interview durera trois quarts d’heure. Autant dire que nous sommes repartis les mains pleines, tout sourire, « fixant le soleil mandarine »…

Les Innocents : Interview - 11 décembre 2015, Avel Vor

Euphonies : Pour Mandarine, comment avez-vous abordé la question de la texture, de la signature, de la production sonore ?  Vouliez-vous reprendre les choses là où le dernier album (Les Innocents – 1999) les avez laissées ?

J-P Nataf : Après deux ans de black out, on s’est d’abord retrouvés humainement, on a eu tout le temps de laisser mûrir quelque chose qui n’était jamais arrivé : un sentiment autre que professionnel. On est quand même un peu à poil quand on fait des chansons avec quelqu’un dans une pièce pendant dix ans (Jean-Chri précise que c’est une image…) ! Dix ans un peu TGV au cours desquels on était soit en train de faire un album, soit sur la route, avec les autres musiciens, l’équipe technique, et cette machine faisait qu’on n’avait jamais trouvé le temps de se dire «  Viens, on va déjeuner ou passer un week-end ensemble ». On ne se connaissait que dans ce cadre-là. C’était une relation très forte mais dans ce cadre. Une fois sortis de ce cadre, ça a laissé beaucoup de place pour devenir autre chose. On est devenus des amis. Des amis qui prenaient du plaisir à déjeuner ensemble, à se raconter leur vie. Et au moment où recoller les morceaux musicalement, refaire quelque chose est devenu sérieux, il y a sans doute eu un mini fantasme de le refaire avec le groupe au complet, mais ce qui nous excitait vraiment c’était d’être tous les deux, d’envisager les concerts comme ça avec des morceaux composés à deux, dans leur forme un peu squelettique et de profiter de ce qui nous rassemble.  

Jean-Chri Urbain : Le fait de jouer nos morceaux à deux devant des gens a nourri ça. La musique de ce disque est sortie de nos deux voix, de nos guitares, parce qu’on avait déjà repris nos morceaux comme ça, donc pour ce disque on a composé dans l’idée qu’il y aurait deux voix deux guitares, même s’il devait y avoir un groupe derrière.

J-P Nataf : C’est quand même ce que l’on entend sur le disque. Il y a d’autres instruments, des percus, mais globalement ce sont des chansons pensées à deux guitares.

Euphonies : Effectivement, on vous a vus sur scène lors de la « tournée de chauffe » au château de Kerouartz (à Lannilis, en juillet, 2013 ndlr) et à cette époque tout était ouvert : un album de groupe ou de vous deux. Il y avait surtout le plaisir de vous retrouver.

J-P Nataf : Oui, mais là où vous n’avez pas tort, sur la question de savoir si on reprend les choses là où l’album éponyme les avait laissées, c’est que lors du dernier déjeuner avec notre manageuse, avant que Jean-Chri nous envoie sa lettre de démission, et alors que le dernier album était une bérézina en termes de ventes et de possibilité de tournées, je lui avais proposé d’enchainer très vite avec un disque à deux. La réponse avait été sans appel.

Jean-Chri Urbain : C’était pas le moment, on n’était pas en forme du tout…

J-P Nataf : Mais c’était le disque que j’avais proposé en février 2000. Un disque où l'on était libres de faire tous les deux ce que l’on voulait, sans compromis, où l'on ne s’encombrait pas de l’idée d’un groupe.

Jean-Chri Urbain : Pour revenir à la question, notre musique est venue de nos expériences sur scène ces deux dernières années, et il me semble que ça se ressent par rapport aux autres albums, il y a quelque chose de beaucoup plus mélangé à deux.

Euphonies : A la réécoute les albums, la progression naturelle du son, jusqu’à Mandarine il y a cette impression de synthèse, d’équilibre entre la part acoustique, épurée, et puis les recherches plus expérimentales, proches de l’avant dernier album enregistré au Real World Studio.

 

Les Innocents : Interview - 11 décembre 2015, Avel Vor

J-P Nataf : Les Innocents est le disque le plus collectif que l’on ait fait. Jean-Chri et moi étions deux pilotes de la même escadrille, mais sans se concerter, sans travail préliminaire sur les chansons à deux, ce qui fait que, sur le disque, il y a des chansons de Jean-Chri ou de moi. Par contre, le groupe était alors au sommet de sa forme parce qu’on venait de faire deux tournées d’affilée avec ces musiciens. C’est un vrai disque de groupe, qui ressemble à un disque de groupe anglais, où il y a un leader qui impose ses chansons et le groupe qui les joue. Enfin un leader à deux têtes… mais c’est un disque où il y a zéro fusion entre Jean-Chri et moi contrairement à Post Partum ou Cent mètres au paradis.

Euphonies : « Zéro fusion », qui ne transparait pas tant que ça…

J-P Nataf : Et pourtant ! Nous n’étions pas comme deux étrangers, mais presque. Au mieux Jean-Chri était guitariste et moi aussi. J’en souffrais parce que je le voyais s’éloigner et c’était dur. Mais le jeu était très agréable, même drôle, c’est un disque sur lequel on a pris un plaisir musical dingue.

Jean-Chri : Ça fait partie de la vie musicale d’un groupe !

J-P Nataf : Par contre je me sentais un peu orphelin de la censure et du regard de Jean-Chri, parce qu’il m’aide à simplifier mes idées.

Euphonies : Il y a pourtant deux voix et deux styles qui fusionnent très bien…

J-P Nataf : C’était un moment où Jean-Chri n’avait pas besoin de mon regard. C’était un peu triste, comme ce qui peut arriver dans un couple. J’avais le cœur gros de ce qui ne se passait pas, mais j’étais très admiratif de ses chansons. Quand un matin, j’ai entendu la préparation de « Danny Wilde », je n’ai pas joué une seule note : le morceau n’avait pas besoin de moi.

Euphonies : Ce qui n’a pas bougé, ce que Mandarine confirme, c’est cette écriture très particulière, présente sur
«L’Autre Finistère» ou «Une vie moins ordinaire». Comment travaillez-vous les textes, y a-t-il une méthode ?

Jean-Chri Urbain : Pour être honnête, il me semble que vous parlez davantage de l’écriture de J-P dans les Innocents. Je n’écris pas du tout comme lui. La preuve, sur cet album on n’a pas réussi à mixer nos écritures. Sans doute parce que l’écriture est un sujet plus tabou que la musique. Et c’est difficile de présenter un texte à l’autre : on rougit, on a mes mains moites, c’est un peu pénible… 
En parlant de pénibilité, c’est le cas quand on écrit un texte. Je pense que c’est quasi impossible d’écrire à deux, dans notre format de chansons. Dans Mandarine par exemple « Sherpa » ou « Harry Nilsson » sont des chansons que j’ai écrites puis lachées, soumises à J-P pour qu’il les complète.

J-P Nataf : Pendant ces années « sans », j’ai travaillé sur l’écriture, corrigé mes points faibles qui consistaient à sur-écrire, à mettre trois mois à écrire une chanson. Sur mes albums solos il y a des chansons écrites en deux heures. Jean-Chri, lui de son côté était davantage intéressé par le fait de produire et composer pour d’autres. On est plus efficace comme ça.

Jean-Chri Urbain : On ne se ressemble pas du tout. On peut apprécier une chanson avec le texte d’un autre, mais quand on écrit pour nous on est vraiment deux machines, qui n’ont rien à voir.

J-P Nataf : L’atelier écriture m’intéresse. Mais je n’ai pas plus que Jean-Chri la satisfaction de savoir quoi dire, comment. Sur ce point on est vraiment les mêmes. On se demande toujours si ça vaut le coup, est ce qu’on va le dire comme ça, et ce mot là je n’ai pas envie de le chanter…  la différence est que moi ça m’amuse, même si je râle, Jean-chri, lui, ça ne l’amuse pas tellement.

Jean-Chri Urbain : Ca ne m’amuse pas quand je dois rendre un devoir. Je ne pense pas qu’on ait besoin de l’avis de l’autre au moment de l’écriture. On a besoin de les « entendre en bouche », c'est-à-dire d’entendre les paroles dans la bouche de l’autre, pour savoir si on pourra les chanter, si cela peut devenir une chanson. Mais je crois profondément que, quand on écrit un texte, chacun de nous sait très bien où il en est, si c’est mal barré, si le couplet vaut le coup…

J-P Nataf : Il y a un vrai partage de tâches qui nous rassemble plus qu'à cette époque où on luttait pour faire passer ce qu’on imaginait être une bonne chanson. Aujourd’hui quand je demande « Alors Jean-Chri, t’en es où avec Harry Nilsson ? », ça le fait chier par ce que ce ne doit pas être un boulot pour lui. A l’inverse lui est capable de passer quatre heure sur un son de caisse claire et parfois j’ai envie de lui dire « C’est bon, là, je m’ennuie ! ». Le territoire est délimité comme ça.
 
Jean-Chri Urbain
 : Je ne crois pas à la co-écriture. La fusion totale, ce n’est pas intéressant. Et puis je ne sais pas si cela existe réellement, des co-auteurs. Peut-etre certains textes… peut-être « Comme d’habitude »…

J-P Nataf : Bashung et Jean Fauque, ou Bashung et Bergman, par exemple ? Oui mais c’est quand même Bashung qui fait sa sauce. La preuve étant que les textes de Bergman ou de Fauque sans Bashung … ne donnent pas la même chose.

 

Les Innocents : Interview - 11 décembre 2015, Avel Vor

Euphonies : Puisque vous avez des méthodes d’écriture et des identités différentes en tant qu’auteurs de textes, quel seraient vos références, non pas musicales mais littéraires ?

JP : Je pense justement que les textes c’est de la musique d’abord. On écrit les textes que les musiques nous commandent. Ce sont les sons, l’émotion de la musique qui fait que l’on va parler de ci ou de ça. « Sherpa » est tellement sucrée, elle possède quelque chose de si évident, léger, une musique « à cocktail », que ca devient drôle si on fait un texte qui grince un peu. Inutile d’en rajouter en écrivant « chérie je t’aime ». Et ça, on n’a pas besoin de se le dire, c’est naturel. C’est toujours la musique qui dicte, si elle vous serre le cœur, ou si elle vous donne envie de danser. Ce sont des élans. Si le texte va être complexe, ou pas, s’il va y avoir une phrase qui recommence, qui revient. Pour moi les mots sont au service de la musique. Comme dans le blues. On ne se dit jamais « de quoi je vais parler ? ». Ça vient, c’est tout ! 



Euphonies : Et là, vous n’évoquez pas la musicalité des mots ?



JP : Non, je parle de l'histoire. Quand j’écris « J’ai couru » qui est la chanson la plus « torchée » du disque (rires : cette chanson est l’une de nos favorites de l’album), je n’ai aucun problème avec l’idée de commencer tous les couplets de la même façon, c’est la musique qui appelle ça ! C’est simple, il y a deux accords, il y a un coté blues. C’est comme une révérence à une esthétique qui est enfouie dans notre disque dur interne qui dit « Ce genre de chanson là peut permettre ce genre d’écriture là ». C’est de l’habillage. 



Euphonies : Est-ce qu’il y a recours à l’écriture automatique, dans le sens ou l’accent est mis d’abord sur l’allitération, les sonorités ?

JP : Pour moi l’écriture est toujours automatique, sauf quand on lutte ! J’écris de cette façon depuis le début. Une bonne chanson, ca arrive à flot. Quand ce n’est pas automatique c’est que ce n’est pas recevable. Le rêve c’est l’écriture automatique. Les chansons dont je suis le plus fier ou celles qui me donnent le sentiment de plénitude dans mon travail, c’est quand ça vient d’un jet du début à la fin. « Une vie moins ordinaire » est venue comme ça. Je n’ai du corriger que deux phrases après coup.

Euphonies : C’est intéressant, parce que justement on a l’impression d’un texte qui aurait été maturé, travaillé, longtemps.


JP : Non pas le texte, par contre la musique oui !  



 

Jean-Chri : C’est compliqué tout ça. Quand on entend une chanson à la radio, qu’on réalise qu’elle nous plaît, en réalité on n’en a retenu que trois mots ! On s’en fiche du texte. Même si nous, en tant qu’auteur, mettons trois ans à écrire, finalement, ce qui importe ce sont trois, quatre phrases. Il a fallu qu’on écrive beaucoup pour en arriver là, mais ça n’a pas d’importance, ça n’en a aucune ! Pour nos références c’est la  même chose, on peut aimer une chanson de Souchon comme une chanson anglo-saxonne ou américaine. On peut tout à fait piquer des mots d’une chanson de Dylan, par exemple, sans nous en rendre compte. Parfois, il suffit d’un ou deux mots. Et au mieux : on les a.

 

J-P : Ou du Lio ! Pour moi « Les brunes comptent pas pour des prunes » compte autant que du Brassens ou du Ferré et pourtant je suis un grand fan de Brassens. Le fait de travailler avec un anglo-saxon, Kim Fahy, sur mon premier album solo m’a permis de me décomplexer totalement. Il m’encourageait à aller vers « ce qui pète à la gueule ». Peu importe si les deux phrases suivantes s’égarent. Le principal est de revenir à des mots qui font mouche comme des riffs de guitares.  

Euphonies : Et pour vous Jean-Chri (auteur de « Colore », de « Dentelle », « Danny Wilde », « Les Cailloux », « Long, long, long » et « Harry Nilsson ». Ndlr) ?

Jean-Chri : Il faut, pour moi aussi, que ça vienne en même temps que la musique. J’aime m’amuser. Si le texte ne vient pas en même temps que la musique, ça devient pénible. Même si le texte est bon, il ne faut pas qu’il me rappelle une période de souffrance, de doute, à la réécoute. Si la chanson m’évoque des souvenirs de tonnes de café et de piles de papier, c’est insupportable. Je préfère quand cela vient spontanément.


>> Jean-Chri  s’excuse. Il doit quitter la loge pour le plateau, les techniciens de la salle l’attendant pour démarrer les balances. >> Nous poursuivons seuls avec J-P.

Les Innocents : Interview - 11 décembre 2015, Avel Vor

JP : Ce sont des discussions passionnantes que j’ai avec d’autres « faiseurs de chansons » comme Jean-Louis Murat ou Mathieu Boogaerts. Il n’y a pas de règles dans cet artisanat-là. Il y a ce qu’on préfère, et puis, toujours, des contre-exemples. Il y a des chansons que l’on met six mois à faire parce qu’elles ne deviennent limpides qu’à force d’être chantées. J’ai aimé profiter de mes albums solo pour travailler certains points car les choses sont différentes quand on écrit pour un groupe, il y a malgré tout cette sensation de « devoir à rendre ». Je me souviens parfaitement de cet été où j’ai du écrire « L’Autre Finistère » et d’autres chanson de l’album pendant que les copains étaient en vacances. Il faut s’y coller pour ne pas faire prendre de retard au projet. Et à la rentrée des classes, quand tout le monde est arrivé en studio, le verdict. Je me souviens très bien de Rico, le bassiste à l’époque, qui a regardé un texte en faisant «  L’Autre finistère … ? ah ouais… (Il mime quelqu’un qui lit une feuille avec un ton de déception dans la voix) » (rires) ! C’est vrai, ce n’est jamais totalement excitant. Ces moments où l’on est en train de jouer de la musique : on ne voit pas encore de chansons.

Il m’est arrivé de l’observer lorsque je travaille sur les albums des autres. Chez Bastien Lallemant, par exemple, pour qui j’ai été bassiste. Parfois, mon attention se pose sur une seule phrase ou un couplet et cela me nourrit davantage que la chanson entière, me permet de dire si la chanson est bonne. Si je prends l’exemple de la chanson « La Peau » de Dominique A. Les quatre premières phrases du premier couplet puis le refrain me suffisent ! C’est aussi pour cela qu’on travaille durement les textes : pour le jour où quelqu’un qui a envie de creuser… trouve. Récemment ma compagne me disait « c’est incroyable comme quelques chansons prennent aujourd’hui un sens différent ».

Euphonies : Justement nous avons réécouté hier soir une chanson comme « Le Cygne ». On a vraiment réalisé à quel point il était visionnaire d’écrire ça en 1999 (avant l’ère des réseaux sociaux et de la toute puissance d’internet).


JP : Oui, je m’en rends compte ! Sur celle-là en particulier ou encore, en ce moment, « Les Jours adverses ». Tout à coup, je réalise que certaines phrases ne sont plus aussi anodines que l’impression que j’en avais en les écrivant. Parfois je le sais, parfois j’ai oublié. Par exemple, j’ai écrit la chanson « Lésions étrangères » à propos du SIDA. Je crois que personne ne s’en est rendu compte. Tout le monde l’a vue comme une chanson passéiste, nostalgique, etc. alors que c’est une chanson sur le SIDA, point barre !

Euphonies : Il y a une semaine avec des amis on parlait de « L’Autre Finistère
», sa signification, son sens. Il y avait autant d’avis que de personnes présentes, et pourtant, aucune interprétation ne paraissait erronée.  

JP : Il faut laisser de la place. C’est le seul endroit où l’on n’est pas obligé d’être monolithique.  Parce qu’on en a besoin, pour que la chanson existe, vive, qu'elle puisse traverser le temps. Avec la musique, il y a quelque chose de plus fort que les mots. Il y a la Chanson : la vitesse de la chanson, le voyage. Ça part d’un endroit, puis ça trace ! Ce n’est pas de la littérature, fixée, un texte posé. Une fois qu’une phrase est passée, tu ne peux pas y revenir de la même manière que tu reviens sur une phrase lorsque tu lis un livre.

Euphonies : C’est très intéressant car nous avions une version plus littéraire et poétique de la chose.


JP :  Nous en parlons régulièrement avec Jean-Louis Murat. Il y a effectivement en France cette tradition de la chanson écrite, issue de la littérature et de la poésie, qui a été « confisquée » par quelques génies qui ont mis la barre très très haut (Ferré, Brel, Brassens, pour ne pas les nommer - ndlr). Et pourtant je trouve que quelqu’un comme Gainsbourg fait déjà un travail contre ça. Sur les je-ne-sais-combien de chansons écrites par Gainsbourg, on n'en trouve qu'une trentaine avec une qualité poétique et littéraire. Une grande majorité joue avec des facilités, ou ont été écrites pour s’amuser. Boris Vian lui aussi a été capable de fulgurances phénoménales mais aussi de déclarer « ce n’est qu’une chanson ce n’est pas si grave, je peux écrire une chanson sur rien du tout » !
 

Donc pour être honnête je ne pense pas que nous appartenions à cette tradition littéraire. Il peut arriver que des fantômes se manifestent dans mon écriture – et je suis vraiment fan de Brassens – mais nous nous sentons plus irrigués par les musiques anglo-saxonnes ou world en générale qui sont basées sur le rythme. Par contre, ce que nous avons en commun avec la « chanson française » c‘est l’amour de la langue. Comme dans le hip-hop ! D’ailleurs quand le hip-hop fait trop de courbettes devant la langue française, personnellement ça m’ennuie. Que ce soit Oxmo Puccino ou Abd Al Malik, ils me touchent moins. J’aime quand c’est ce que ça doit être. Un flow furieux, sans compromis !

J’écoute ce qu’écoutent mes gamins, comme Hugo TSR, et ça me touche réellement ! Je pense à ce gamin qui arrive avec son quotidien des cités, cette vie en marge, ses colères et parvient à faire quelque chose de positif et de beau avec la langue. Alors qu’il n’a vraisemblablement pas usé ses fonds de culottes sur les bancs de l’école, en cours de français. Comme moi à son âge, j’étais très mauvais élève jusqu’au bac, en français et en philo !


Euphonies : C’est à notre avis ce qui fait le sel des chansons des Innocents, c’est que la compréhension est ouverte à tous. Sans élitisme.


JP : En tout cas, sans démagogie, on essaye d’ouvrir des portes de compréhension, d’interprétation, premièrement entre-nous. Souvent, nous sommes trois dans le processus de création. Jean-Chri, moi et Dominique Ledudal, notre ingénieur son qui nous connaît depuis très longtemps. Nous sommes trois personnes tellement différentes, nos caractères, nos vies, nos goûts, nos avis, que si la chanson suscite un affect et nous semble solide et honnête, c’est qu’on tient quelque chose. Puis, il y a les cercles d’amis, les proches, à qui on soumet notre travail. J’ai la chance de compter dans mes amis des gars qui font le même métier que moi, et dont j’admire le travail. Par exemple quand Bertrand Belin me dit qu’il aime une de mes chansons, je suis heureux. Et vice versa. Lui m’a fait écouter « Hypernuit » la première fois en me disant « Tiens, j’en ai une, je ne sais pas ce que ça vaut, tu peux me donner ton avis ? » et voilà ! Quel privilège !  

 

Euphonies : Bertrand Belin aussi est quelqu’un qui, selon nous, a une inspiration très littéraire.

J-P : Oui, Bertrand est beaucoup plus littéraire que moi dans le sens où il lit beaucoup, il écrit. Il a publié un roman. Jean-chri et moi ne sommes pas littéraires. Par contre on va passer beaucoup plus de temps a travailler un changement d’accord « en référence à » ou alors « pour ne pas faire comme », c’est là que sont nos références, pas chez Philippe Djian et consorts. Je lis peu et quand j’ai besoin de me nourrir, je prends un livre d’Henri Michaux, par exemple. Je ne suis pas l’actualité. Moi, je serais plus volontiers interviewé par So Foot que par le Magazine littéraire (rires). Belin, lui il peut être interviewé par le Magazine littéraire.

Euphonies : Pour quelqu’un qui lit peu, on s’attendait à quelque chose de consommable plus facilement ! 



J-P :  Michaux, c’est inépuisable, et ce n’est pas si compliqué. C’est rock n’roll ! Je ne le lis pas forcément avec l’envie de comprendre, mais parce que ça cogne ! J’ai du mal avec les longs romans, les pavés, la fiction ou même les séries en 5 saisons, il me faudrait une autre vie. Ca demande du temps et du courage. Dans une librairie, j’aime parcourir les livres, quelques lignes par-ci par-là, j’en ouvre un pour me prendre une claque et « Bam ». J’aime le format court … même si on met trois mois à l’écrire. Donc, j’en reviens à ce que disait Jean-Chri tout à l’heure, l’idéal c’est quand la chanson sort facilement, mais il y a aussi des contre-exemples utiles. « L’Autre Finistère » nécessitait d’être polie par trois mois de boulot, cinq heures par jour. Le travail a arrondi les angles et a permis à la chanson de passer le temps.

Euphonies : Dans les formats non-pop, que dire de références comme « La Peau du grizzli » ou « Seul alone » ?

J-P : Justement ! A l’inverse, j’ai passé un temps fou sur « La Peau du grizzli ». J’ai pris tellement de temps qu’à un moment j’avais 60 couplets et 40 refrains ! Je retravaillais des bouts de phrases avec des post-its, etc. Et aujourd’hui elle me semble complètement indigeste, je n’en aime que les deux premières phrases.

« Seul alone » c’est le la prose. J’ai fini par chanter tous les couplets que j’avais écrits. Dominique Ledudal ne m’a pas incité à couper, il les aimait tous. J’avais peur de faire quelque chose de prétentieux… une chanson de 10 minutes, c’est Dylan qui fait ça ! Et puis en fait… c’est son allure. Cette chanson est comme un train dans lequel tu entres, il va à cette allure-là et tu embarques. Je l’ai écrite en réaction à trois ou quatre chansons pop que je devais absolument finir pour mon album Clair. Il me manquait une phrase ici, un accord là, qui amène au refrain, etc.  Les chansons me tombaient des mains. Alors, « Seul alone » est arrivé comme un défouloir « j’en peux plus des rimes, des pieds, des vers » ! Vous voyez : il y a autant d’histoires que de chansons !


 

Interview par Anne Yven et Johann Bourgès.
Merci aux équipes de l'Avel Vor, à Plougastel-Daoulas.

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Published by Anne et Johann
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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 20:10
Dans ma cabane une platine # 41
في هذه الأيام غير مؤكدة
fi hadhih al'ayaam ghyr muakkada

 

En estos dias inciertos

 

In diesen unsicheren tagen

 

In questi giorni incerti

 

In these uncertain days

 

Bu belirsiz günlerde

 

En ces jours incertains... 

 

 

 

 

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